La Route des Ormonts
Les anciens
chemins.
Bien que
parcourue par un réseau complexe de sentiers, la Vallée des Ormonts reste, jusqu'au
milieu du XIXe siècle, une région difficilement accessible. Elle n'est reliée à la
plaine que par des chemins impraticables aux chars.
En 1814, la Municipalité d'Ormont-Dessous écrit au Petit
Conseil vaudois: Il n'y a dans les
Ormonts ni chars, ni roues; tous les transports, les sels, les vins, les grains, pain et
autres objets nécessaires à la subsistance des habitants se fond sur le dos des chevaux
et mulets, par des chemins pénibles et dangereux>.
Quelques années plus tard, en 1827, l'Intendant des sels en
fait la même description: Qui
a visité les Ormonts sait que l'on n'y arrive que par de pénibles chemins de tous les
côtés; ils sont souvent quasi impraticables, ils sont souvent dangeureux. Ils ne sont
pas que rapides, mais trés rapides>.
L'accès à Leysin, en montant soit par Veyges, soit par Ponty, est
certainement pratiqué par les habitants de Cergnat. Mais ces chemins présentent une
déclvité particulièrement prononcée, si bien que le principal accès à la vallée
reste le chemin de
la Chenau.
LE CHEMIN DE LA CHENAU.
Quittant le bourg d'Aigle par le quartier du Cloître, il
passe au pied du Château. Près de l'Ecluse, il pénètre dans la Vallée des Ormonts en
s'accrochant sur la rive gauche de la Grande-Eau, dans les forêts en pente. Le pasteur
Philippe-Sirice Bridel, dit le Doyen, nous a laissé de ses pérégrinations ormonanches
des récits passionnants, teinté d'un grand humour, dont la description du chemin de la
Chenau en 1812: Sitôt qu'on s'éloigne d'Aigle du côté du nord, et qu'on laisse
en-dessus les belles digues qui contiennent les flots rapides de la Grand'Eau, on atteint
une vaste forêt de hêtres et de sapins... c'est le bois de la Chenau. Là, un sentier
tortueux circule sur le flanc du torrent, dont tantôt on démêle le lit écumeux,
tantôt on n'entend que le tumultueux fracas, derrière un épais rideau d'arbustes très
serrés. Ce chemin est très varié; là, taillé dans le roc, ici, obscurci par l'ombre
des arbres qui font voûte; plus loin, déchiré par un affreux torrent, dont le pont étroit achèvede se
dégrader. Près de l'issue de la forêt est la pierre de la Barmaz; elle sert de reposoir
et de table aux bottiers> des Ormonts, qui s'y arrêtent ordinairement avec leurs
chevaux de bât pour y prendre un repas rustique. On croise ensuite le torrent Tantin,
redoutable par ses crues subites, mais qu'on a mis à profit en établissant une rize>
destinée à conduire à la Grand'Eau une partie des bois qu'on y flotte pour l'usage des
Salines. Un peu plus loin est le village d'Exergillod sur la commune d'Ollon: ce nom
singulier paraît dériver de l'adjectif patois djerjelliau>,
affreux, qui fait frissonner... et certes, l'étymologie est ici en parfait accord avec ce
site plus que sauvage>.
Le chemin de la Chenau effrayait même les habitants de la vallée, preuve en est la
description qu'en donne le juge de paix du Sépey en 1822: Ce chemin qui a toujours été
l'éffroi et la terreur des voyageurs traverse, dans son étendue, une chaîne de rochers
et de précipices affreux, qui atteignent le bord du chemin sans aucun revêtement, dans
un espace que l'oeil peut à peine mesurer, on voit le Grande-Eau couler au fond de ces
précipices, et cela offre l'aspect le plus effrayant, en pensant qu'à chaque pas, le
plus petit accident peut y faire tomber. Ces faits sont prouvés par la mort de sept
personnes, et plusieurs animaux, qui, de notre temps, en ont été les victimes, sans
parler d'un grand nombre échappé par des causes étonnantes>.
Frédéric de Rovéréa, l'Intendant des sels à Bex, dresse un état des chemins le 15
septembre 1834.
En voici des extraits qui concernent les Ormonts:
Ormont-Dessous:
Chemin de montagne, le sel reste à dos de cheval pendant la totalité du trajet. En
prenant ce chemin depuis Antagnes et passant par Salins, il est très passable jusqu'à
Exergillod où il devient très rapide jusqu'au Sépey. Il faut quatre heures pour
descendre aux salines et six à sept pour remonter avec des chevaux chargés>.
Ormont-Dessus: Le
même chemin que le précédent jusqu'à Exergillod passe par La Forclaz et continue passable jusqu'à
Ormont-Dessus. Mais en hiver, il devient très difficile par l'immence quantité de neige
qui s'y accumule, étant toujours à l'ombre. En été, le voiturier passe par La Croix et
descend par Gryon, mais il ne peut prendre ce chemin pour le retour car il est trop rapide
pour des chevaux chargés; en hiver, le trajet est de deux jours. Pour descendre sept
heures, remonter dix heures. C'est le détailleur le plus maltraité de ma factorie>.
En effet, peu après Exergillod,
le chemin se sépare:
a) pour aller à Ormont-Dessus, il monte aux Granges et à La Forclaz et redescend ensuite
sur les Aviolats et Vers-L'Eglise, en suivant la rive gauche de la Grande-Eau:
b) pour aller au Sépey,
on descend sous les Fontanelles pour traverser la Grande-Eau par le pont de la Tine. La
route remonte ensuite en direction de la Frasse et aborde le Sépey, par le bas du
village, au pont des Golattes.
DU SEPEY AUX MOSSES ET A
ORMONT-DESSUS.
Quittant le village par l'est, la route pavée monte au planchamps. Après le torrent du
Troublon, elle traverse le hameau de la Combe et se sépare pour monter soit en direction
des Mosses,
soit en direction d'Ormont-Dessus.
DIRECTION LES MOSSES.
Entre la Combe et le bas
des Caudreys, l'ancienne route coupe les lacets de la route actuelle et sert de raccourci
pour les piétions; elle a concervé une partie de son pavage et de ses murs.
Aux Caudreys, son tracé corrrespond à la route moderne jusqu'au moment où elle monte
pour atteindre la plateau des Planzallards. Ainsi, le chemin de dessus> de La Comballaz n'est
autre que l'ancienne route des Mosses.
Ensuite, elle descend vers la scierie des Pontons, point de départ du chemin des
Voëttes, remonte à l'Ortier, passe sur la rive gauche de la Ravette aux Parchets pour
atteindre les Fontaines. Puis elle se poursuit plus ou moins parallèlement au tracé
actuel jusqu'au pont du Cuizon.
DIRECTION ORMONT-DESSUS.
Après avoir passé au Champélerin, le chemin d'Ormont-Dessus traverse La Raverette sur
l'ancien pont de la Ruinaz, qui était alors situé légèrement en amont du pont actuel,
et se dirige vers les Premiers-Fenils.
Depuis le Rosex, le chemin qui mêne du Sépey au col du Pillon est appelé dans les
documents anciens la route
royale>. Un extrait de reconnaissance des chemins datant de 1798 nous en donne la
description: Le grand chemin appelé vulgairement et anciennement chemin royal,
commençant du levant rière ce lieu (Col du Pillon), et dès là, continuant en bas par
les Parchets, et traversant par les Rochers au Sasset, et puis par les Vuirgnats,
descendant au Plan; item dès ledit Plan titant aux Thomassays dessus et continuant par
les Jeans, par la Fontaine, par le Thésex et les Fornaches, jusqu'à la Lavanche, et dès
là descendant par le Crétex au Rosex jusqu'au ruisseau des Favrins qui sépare les deux
communes des OrmontsDessus et Dessous>.
LA ROUTE D'AIGLE AU SEPEY,
par les grands rochers (1835 - 1840)
Le juge de paix Benjamin Chablais présente en 1822 les avantages d'une nouvelle route
pour la vallée des Ormonts: Il résulterait effectivement de cet établissement de grands
avantages tant généraux que particuliers pour la contrée et les pays voisins. Par ce
moyen, on verrait le commerce et l'industrie s'établir dans les contrées jusqu'à
présent isolées et dénuées de tout moyen à cet égard; la civilisation, l'instruction
publique, le goût des arts, l'ardeur militaire, l'amour de la patrie se développeraient
d'une manière sensible au milieu d'un peuple qui possède une jeunesse nombreuse douée
des beaux dons de la nature, mais languissante faute de culture>.
Cette construction semble absolument nécessaire surtout lorsqu'on apprend, grâce à
Béat Mottier, député du Pays-d'Enhaut, à quoi ressemble la route des Ormonts en 1834:
Ceux qui sont pour la liberté religieuse n'ont pas manqué d'envoyer leurs pétitions;
elles arrivent du coeur du canton et des extrêmités; elles arrivent de l'Etivaz, qui est
un pays de loups; des Ormonts quoique la route qui conduit à Aigle soit telle qu'à peine
les chamois osent la franchir dans la bonne saison sans être ferrés>.
En 1833, à la suite de plusieurs pétitions des habitants des Ormonts, le Conseil d'Etat
décide d'entreprendre la construction d'une route de 2ème classe d'Aigle au Sépey avec
une participation financière importante de l'Etat. Quelques mois plus tard, Adrien
Pichard, le fameux ingénieur cantonal qui construira le Grand Pont à Lausanne, effectue
une visite des lieux. Pour lui, le tracé utilisant la rive droite de la Grande-Eau
s'impose.
En 1834, les travaux sont adjugés aux entrepreneurs Bullio et Lana qui ont oeuvré
quelques années auparavant à la construction d'un tronçon de la route du
Grand-Saint-Bernard.
Mais les difficultés ne manquent pas: pour obtenir une pente régulière, on s'élève
par des lacets; on franchit le torrent du Larrevoin par un important pont en maçonnerie, avant d'aborder la
traversée des Grands
Rochers. La route doit être taillée dans un roc disposé en plaques
parallèles à la pente, qui rend difficile l'assise des murs de soutènement et menace de
s'ébouler. Ces chutes de pierres permanantes nécessitent l'édification d'une voûte couvrant la route en
dessous de Vuargny.
Le passage à travers les terrains instables de la Frasse réserve aussi des problèmes.
Il en pose par exemple en 1860, lorsqu'une lettre du voyer rapporte: Autre chose,
Messieurs, c'est la traversée de la Frasse qui continue à venir toujours plus mauvaise et dangereuse. A
chaque instant, on y brise et verse des chars; il faudrait nécessairement pouvoir y
remédier quelque peu avant l'hiver, afin avec ce bout de route; à peu près tous les
jours, je recevais des réclamations des gens des Ormonts; il n'y a pas eu moyen d'y rien
faire jusqu'au printemps que d'employer des journées d'attelage pour remblayer cette
traversée, ce qui l'a rendue moins pénible et dangereuse>.
L'EBOULEMENT DE 1861.
Le 3 Juin 1861, le grand mur de soutènement du lacet de la Douve, à l'entrée des Grands
Rochers, s'effondre. Cet événement rend nécessaire une très importante correction de
la route de 1835 -
1840, de même que l'abandon du magnifique pont en pierres qui enjambe le torrent de
Larrevoin. Une nouvelle route est construite plus haut en 1871.
Eugène Rambert, qui a passé par cet endroit, décrit les lieux peu après l'éboulement:
Après un premier lacet, elle gagne le hameau de Fontanney; puis la route file à peu
près à plat jusqu'à un pont très hardi, jeté sur un torrent qui tombe en bouillonnant
des hauteurs. Il vaut la peine de descendre de voiture pour se pencher sur les parapets.
Un peu plus loin, la route s'élève en lacets multipliés, aux tournants étroits et
brusques, et l'on peut voir à quelque distance les ruines d'une route beaucoup plus
belle, qui ne faisait que deux grands lacets, et dont les murs de soutènement, d'une
hauteur effrayante, ont cédé sous le poid. La route actuelle, avec ses brusques
contours, n'est que provisoire, en attendant qu'on exécute une réparation difficile et
coûteuse>.
L'ENTRETIEN DES ANCIENS CHEMINS.
N'appartenant pas aux grands axes utilisés pour les voies commerciales ou les passages
militaires, les Ormonts restent à l'écart de la nouvelle politique routière instituée
par les Bernois dans le Pays de Vaud dès le XVIIIe siècle.
Les sentiers et chemins malaisés qui sillonnent la vallée nécessitent tout de même un
entretien important.
Chaque commune est responsable des travaux et du déblaiement de la neige sur les chemins
qui traversent son territoire. Cela provoquait bien entendu des conflits dont on trouve
encore traces dans des archives.
En Février 1785, par exemple, les gens d'Ormont-Dessus se rendent auprès du lieutenant
gouvernal De Loës pour se plaindre de ceux d'Ormont-Dessous qui n'ont pas déblayé le
chemin de la Forclaz, seul itinéraire possible en hiver pour se rendre en plaine. Ils
n'ont ainsi pas pu se rendre à Aigle pour se procurer les choses indispensables à la
vie, comme le sel et autres victuailles>., ni aller à la foire de Saint-Triphon.
A Ormont-Dessus, ce sont des muletiers de Gesseney qui se plaignent en 1734 à LL.EE. du
mauvais état du chemin du Pillon et en particulier du pont Bourquin.
Jean-François-Würstemberger, gouverneur des quatre Mandements d'Aigle, menace les
Ormonans d'une forte amende si le travail n'est pas effectué dans les dix jours.
Excepté quelques grands axes et ponts importants, l'entretien des chemins publics est,
jusqu'au milieu du siècle passé, la tâche des particuliers qui possédent une
propriété y aboutissant.
En 1850, la commune d'Ormont-Dessus met au point un nouveau règlement, sur le modèle de
celui d'Ormont-Dessous, qui stipule, entre autres, que l'entretien, les constructions et
reconstructions des ponts, grands chemins et chemins de remuage dépendant de la commune
seraient pris en charge par les habitants sous forme de corvées>.
Chaque chef de famille doit ainsi deux jours à la collectivité, plus un certain nombre
d'heures en fonction de la taxe cadastrale perçue sur ses fond; quelques années plus
tard, le calcul se fait directement sous forme d'argent, l'heure de travail valant une
certaine somme et les heures de corvées à fournir se calculant sur la taxe cadastrale,
sur l'impôt payé à l'Etat et sur une somme à fournir par ménage habitant la commune.
Ces contributions peuvent être négociées, par exemple en 1892, au prix de 30
centimes l'heure de travail d'un homme et 80 centimes s'il est accompagné d'un cheval.
Afin de faciliter l'organisation de ces corvées, qui ont lieu plutôt au printemps et en
automne, la commune est divisée en 3, puis en 5 arrondissements ayant chacun à sa tête
un voyer responsable des travaux.
Notons que la partie la plus importante du travail consiste alors surtout à fabriquer du
gravier et à recharger ensuite les chemins rapidement dégradés par les intempéries.
Ce système de corvées a duré dans la Vallée des Ormonts jusqu'à la deuxième guerre
mondiale.
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